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Temps de lecture : 10 minutes

On imagine souvent le métier de peintre en bâtiment comme un geste répétitif et sans surprise : un rouleau, un mur, une couleur. À Ateliers 36, à Lausanne, la réalité est tout autre. Derrière chaque mur repeint se cache un protocole minutieux, un apprentissage progressif et, surtout, une aventure humaine. Pour comprendre ce qui se joue vraiment dans cet atelier de réinsertion professionnelle, nous avons recueilli deux regards : celui de Myriam Serex, encadrante à Ateliers 36, et celui de Gaétan Douilly, participant au programme, qui y a redécouvert un métier presque familial.

ChatGPT Image 1 sept. 2026 14 41 29 | Emploi Lausanne | Immersion à Ateliers 36 : 
entre transmission, patience et matériaux naturels
Myriam Serex, endacrante Ateliers 36

Myriam Serex, encadrante Ateliers 36
Un accueil pensé comme un point de départ

Pour Myriam Serex, tout commence par un rituel simple : la bienvenue, la visite des locaux, la remise des habits et des outils. Puis, très vite, place à la pratique, en cabine d’exercice, pendant deux à trois jours, sans grandes consignes de départ.

« Je ne donne pas beaucoup d’indications au départ, je laisse faire. Ça nous donne une base pour travailler ensuite : je regarde ce que la personne fait, et seulement après on corrige, on améliore, on refait. C’est le principe même de la formation pour adultes. »

Une fois la personne à l’aise, l’apprentissage s’élargit vers d’autres matériaux, comme le papier peint : décoller d’anciens papiers, préparer les murs, poser un nouveau revêtement. Une manière, explique Myriam, de « construire une première base d’expérience et de voir comment la personne utilise les outils ».
Cette progression s’adapte à chaque profil. Face à un peintre en bâtiment déjà expérimenté, l’encadrante avance rapidement vers des chantiers extérieurs, en ville. Pour les autres, c’est un travail de test permanent : trouver la méthode d’apprentissage qui correspond, composer avec une éventuelle barrière de la langue et tout un vocabulaire professionnel à répéter : « comme c’est un métier pratique, on peut démontrer les choses tout en parlant, ce n’est jamais seulement de la théorie. »

Le métier vu de l’intérieur

Si une erreur revient plus que les autres, c’est bien l’entretien du matériel : « un bon pinceau, c’est 25 francs, et s’il est mal nettoyé après une seule utilisation, il faut le jeter », rappelle Myriam. Rouleaux qui sèchent sur l’échelle, pots de peinture laissés ouverts, dilution « à l’œil » sans respecter les proportions : autant de réflexes à corriger en douceur. Elle insiste aussi sur la lecture des notices, souvent négligée alors qu’elle conditionne la sécurité : « il ne faut pas faire n’importe quoi avec certains produits, comme les vernis, qui peuvent être corrosifs. » Manier un pinceau ou un rouleau n’est, pour Myriam, que la partie émergée du métier. L’essentiel se joue avant : protection, nettoyage, masquage, ponçage. Un indicateur ne trompe pas : quand le scotch, une fois retiré, part sans effort au coup d’aspirateur, la préparation était réussie ; s’il faut gratter, c’est qu’une erreur s’est glissée en amont.

« C’est d’ailleurs une grande partie de ce que les gens apprennent ici : la préparation, c’est facilement 70 à 80 % du travail. Il faut aussi savoir reconnaître les fonds, les matières, pour choisir les bons produits : certaines peintures ne tiennent pas sur du bois, ou sur d’anciennes peintures. »

« Il y a un vrai effet de responsabilisation et de confiance : 
leur montrer qu’on croit en leurs capacités, alors qu’eux-mêmes n’en sont pas
toujours convaincus. »
Myriam Serex

Un lieu où l’on se sent en sécurité

Beaucoup de participant·e·s d’Ateliers 36 viennent de parcours de migration ou d’asile, parfois marqués par l’éloignement, l’isolement social ou des obstacles très concrets liés au logement ou à la santé. Pour Myriam, la priorité dépasse largement la technique.

« Depuis que j’ai commencé ici, le plus important, c’est de créer un lieu où les gens se sentent en sécurité et où il y a de la bienveillance. Je pense que c’est la base de tout. Plusieurs m’ont dit : “moi je suis bien ici, parce que ça me change la tête, ça me change de mes problèmes du quotidien.” »

Cette attention se traduit dans la constitution des équipes : Myriam observe qui s’entend avec qui, et construit des tandems porteurs de sens, par exemple un participant arrivé depuis plusieurs mois épaulant un nouveau venu de même origine. Elle associe aussi volontairement une personne à l’aise sur un geste avec un débutant, pour développer des « compétences transversales » : transmission, organisation, communication. L’atelier, volontairement multiculturel, applique une règle sans ambiguïté : aucune ségrégation, aucun commentaire raciste ou sexiste n’y est toléré.

deux participants devant le hall d’entrée des Ateliers 36
Hall d’entrée des Ateliers 36

Le moment où l’on sait qu’un cap a été franchi

Le déclic se lit d’abord dans la qualité des finitions, puis dans l’attitude : la personne qui n’était pas à l’aise devient à son tour une référence pour les autres. Myriam se souvient d’un jour où elle a dû s’absenter et confier la responsabilité de l’atelier au participant le plus ancien.

« Ils étaient très contents, il y a un vrai effet de responsabilisation et de confiance : leur montrer qu’on croit en leurs capacités, alors qu’eux-mêmes n’en sont pas toujours convaincus. »

Le droit à l’erreur fait partie intégrante de cette pédagogie : « on peut faire et refaire », même si, lorsqu’un geste est faux, Myriam corrige immédiatement, le résultat final devant rester irréprochable.

Un projet qui va laisser une trace : repenser l’entrée de l’atelier

Cette conviction pédagogique prend une forme concrète dans un projet mené avec des graphistes du programme 5D d’Emploi Lausanne. À son arrivée, Myriam avait été frappée par l’entrée du bâtiment, jugée un peu triste. Plutôt que de choisir seule une teinte, elle a proposé de collaborer avec des graphistes, une démarche déjà expérimentée ailleurs dans le bâtiment.

Une première proposition, inspirée des montagnes et du lac, s’est révélée trop complexe à exécuter en peinture. Une deuxième graphiste a repris l’idée en la simplifiant : des dégradés de couleur, sans ombrage complexe, pour créer de la profondeur. Le projet final se déploie sur environ 28 mètres carrés, en teintes brunes jusqu’au blanc beige, intégrant portes, fenêtres et boiseries.

« Trois ou quatre participants vont travailler dessus. Il y a d’abord tout un travail de traçage au laser et de quadrillage, pour reproduire fidèlement les plans de la graphiste : un très bon exercice de précision. Les participants sont hyper motivés, notamment parce que ce projet va rester, contrairement à ce qu’ils font d’habitude en cabine : ils vont laisser une trace durable de leur travail. »

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Hall d’entrée des Ateliers 36

Une conviction personnelle : les matériaux naturels

Au-delà de son mandat, Myriam porte depuis longtemps un engagement pour les matériaux naturels (chaux, argile, pigments) qu’elle infuse patiemment dans l’atelier sous forme de petites formations.

« C’est tout à fait une valeur personnelle, j’y crois à fond. Ce sont des produits qui ne laissent pas de résidus : même si, parfois, on est obligé d’utiliser du synthétique, quand on peut utiliser du naturel, c’est pour moi une conviction profonde. »

Cette conviction s’est construite alors qu’elle avait une trentaine d’années et venait de s’installer comme peintre indépendante. Elle est allée se former dans le Lubéron, dans le sud de la France, sur la chaux et la préparation de mortiers avec des pigments, un savoir-faire que les Français ont, selon elle, beaucoup développé grâce à leurs compagnons, contrairement à la Suisse pour laquelle ces techniques sont encore peu connues. De retour, ses essais en autodidacte lui ont permis de développer sa propre entreprise pendant dix-sept ans, autour de produits sortant de l’ordinaire, comme les peintures au silicate plutôt qu’en dispersion : « beaucoup de clients pensent qu’une peinture à l’eau est naturelle, alors que ces produits sans solvant proviennent en réalité de polymères et de la pétrochimie ».
Cette sensibilité déborde le cadre professionnel : marquée par la découverte d’une construction en bottes de paille dans les Rocheuses, aux États-Unis, Myriam, qui vient elle-même du monde paysan, a construit sa propre maison en bois, paille et terre.

« On y ressent une atmosphère différente : un meilleur confort thermique, une acoustique particulière, une matière vivante et non kitsch, où l’on voit la main de l’artisan. Je suis très sensible à l’empreinte qu’on laisse sur la planète. »

Cette approche profite directement aux participant·e·s. Le marché reste de niche, mais a besoin de personnes compétentes : « sur cinquante participants, si l’un ou l’une d’entre eux s’y intéresse particulièrement, il ou elle peut avoir un avenir dans une entreprise spécialisée. » Depuis qu’elle a quitté sa propre entreprise pour se consacrer à la formation, Myriam dit avoir reçu de nombreux appels d’architectes en recherche de personnes formées à ces matériaux, sans en trouver suffisamment. Son ambition pour l’avenir : pouvoir isoler le bâtiment des Ateliers 36 de l’intérieur avec ce type de matériaux naturels, plus durables sur le long terme.

Projet du Clos des Abbayes
Projet du Clos des Abbayes

Bilan et regard sur le métier

Interrogée sur la réalisation dont elle est la plus fière, Myriam évoque la rénovation des volets du Clos des Abbayes, un domaine viticole de la Ville de Lausanne : une trentaine de paires de volets neufs, sur un bâtiment ancien où chaque embrasure diffère, un premier grand travail d’équipe mené avec quatre à cinq participants.

« Ce qui m’a le plus marquée, c’est qu’à la fin du projet, j’ai proposé qu’on organise une sortie à l’abbaye pour voir les volets posés sur le bâtiment. Voir ensemble le résultat concret de notre travail sur place, c’est l’un des plus beaux souvenirs de cette année. »

Deux idées reçues lui tiennent à cœur de démonter : qu’il faudrait un niveau de français quasi parfait pour se réinsérer dans la peinture (« ce n’est pas le cas : c’est un métier pratique où l’on peut démontrer en même temps qu’on explique ») et que peindre se résumerait à donner des coups de rouleau, alors qu’il y a « du calcul, de la créativité, de la connaissance des matériaux, de la collaboration avec d’autres corps de métier », une vision globale du métier qu’elle cherche à transmettre.

Pour l’avenir, elle espère voir se développer encore la coopération entre les différentes mesures et programmes, et souhaite surtout que les matériaux de construction naturelle trouvent une place plus large dans la formation : « avoir plusieurs cordes à leur arc, ça leur donne aussi davantage de valeur sur le marché du travail. »

Gaétan Douilly, participant Ateliers 36
Un parcours qui ne prédestinait pas à la peinture

Installé à Vuillens depuis plusieurs années, Gaétan Douilly suit une mesure de peintre en bâtiment à Ateliers 36. Avant d’y arriver, il a mené « plusieurs métiers en vingt ans » : responsable d’équipe dans l’événementiel de luxe, animateur dans des écoles. Il a même terminé des études pour devenir enseignant en activité physique adaptée, avant de choisir de bifurquer.

Le choix de la peinture répond à un besoin précis : « je voulais un métier qui bouge un peu plus, quelque chose de plus manuel […] mais qui reste calme en même temps. » Français d’origine, natif de Normandie près de Caen, Gaétan a découvert la Suisse à cinq ans, à Saint-Maurice, et s’y installe à 22 ans.

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Gaétan Douilly, participant à Ateliers 36

Le challenge du premier jour

Gaétan n’arrivait pas les mains vides : il avait déjà travaillé comme peintre en bâtiment sur de grands chantiers, notamment des entrepôts aux murs de dix à quinze mètres de haut, avec des nacelles. Un contraste qui éclaire bien ce qu’Ateliers 36 apporte.

« Ce qui m’a marqué, c’est le côté pédagogique. Ici, on apprend vraiment, on peut se permettre d’essayer. Sur un chantier classique, si tu tentes quelque chose et que ça rate, ça coûte cher, il n’y a pas de ‘tant pis’. Ici, si ça rate, on peut recommencer. C’est presque comme un cocon qui permet d’expérimenter, à son rythme. »

Sur les grands chantiers, l’essentiel de son travail portait sur la préparation lourde, à la plâtrerie et à la disqueuse diamant. À Ateliers 36, c’est la précision qui exige le plus d’attention : la pose du scotch, les protections au sol, les finitions près des éléments adjacents. « C’est là que j’ai le plus progressé ici. »

Ce que l’on ne voit pas dans le métier

Comme Myriam, Gaétan insiste sur l’ampleur du travail invisible. Face à un mur abîmé, il faut d’abord le reboucher au plâtre, deux à trois jours de travail le temps que chaque étape sèche. Viennent ensuite seulement les sous-couches, puis plusieurs couches de peinture.

« Au final, le geste que les gens voient, le coup de rouleau, c’est une toute petite partie du travail réalisé. »

Le choix des outils dépend aussi du support :  rouleaux à poils courts sur des surfaces lisses qui sont plus simples à traiter, ou rouleaux à poils longs sur un mur crépi.

Deux chantiers, une fierté

La première réalisation dont il est fier : la rénovation d’une pièce dans une ancienne école transformée en crèche, où il a fallu reboucher tous les trous, refaire le crépi et protéger toute la tuyauterie apparente. « J’ai passé environ 80 % du temps sur la protection et la préparation, et seulement 20 % sur la peinture elle-même, ça montre bien l’importance de cette étape. »

La seconde : le vernissage d’une tonnelle en bois sur la place de la Cathédrale de Lausanne, en pleine canicule, avec trois à quatre couches posées en une semaine, au milieu des passants et des touristes.

« Il fallait constamment veiller à ne jamais laisser un pot de vernis ouvert à portée d’un enfant qui passait. C’est là que j’ai compris qu’un chantier extérieur, ce n’est pas seulement composer avec la météo, c’est aussi anticiper et protéger tout un environnement humain. »

Tonelle en bois - Place de la cathédrale de Lausanne
Tonelle en bois – Place de la cathédrale de Lausanne

Ce que l’atelier a changé, au-delà de la technique

« Ça m’a surtout appris à réapprendre, confie Gaétan. Je me suis rendu compte que je suis capable de reprendre un métier que j’avais déjà pratiqué, sans problème, et de le faire évoluer. Ça confirme aussi que je peux être autonome. »

Ce retour à la peinture rejoint une histoire familiale : son grand-père était plâtrier-peintre, à la tête de sa propre entreprise, et Gaétan l’accompagnait parfois sur ses chantiers enfant. À Ateliers 36, il a aussi découvert des techniques réellement nouvelles, notamment le travail sur du bois, ainsi qu’un vrai défi de vocabulaire, une partie de l’enseignement technique lui étant transmise en suisse allemand par ses collègues.

Ce que l’atelier a changé, au-delà de la technique

Gaétan a découvert cette mesure grâce à son conseiller de placement (ORP). À la sortie, il vise plutôt de petites structures que de grandes entreprises : « on touche à tout, on doit trouver ses propres solutions, on découvre davantage. C’est ça qui m’intéresse. »

Il salue la complémentarité de ses deux encadrants, Myriam et Paulos, aux pédagogies différentes : « Paulos est plus ‘speed’, il pousse davantage, on travaille ses points faibles presque sans s’en rendre compte. Myriam est plus dans une approche proche de la nature, elle nous pousse à respecter davantage l’environnement, à chercher de nouvelles façons de faire, ou d’anciennes méthodes qu’on adapte au goût du jour. Les deux approches se complètent bien. » 


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Programme

Emploi Lausanne

Crédits

Ivana Mikulic

Jessica Gashi

Alejandro Toro Menadas


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