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Temps de lecture : 8 minutes

Écouter, analyser, orienter, créer des liens avec les employeurs. À Emploi Lausanne, le conseil en insertion implique un important travail d’évaluation des freins à l’emploi, une étape déterminante pour préparer l’insertion professionnelle. Ce rôle s’accompagne aussi d’un travail d’encadrement : fixer des objectifs avec le participant à la mesure, veiller au respect du cadre de la mesure et suivre la production de travail à un rythme adapté à chacun. 


Dans cet entretien croisé, trois professionnelles du domaine partagent leur regard sur ce métier exigeant et humain. Elsa Bridel, spécialiste du placement, fait le lien quotidien avec les entreprises partenaires. Joana Batouxas, en poste depuis près de dix ans, accompagne des participant·e·s aux parcours très divers, sur le plan professionnel comme personnel, un contexte familial complexe, ou des freins sociaux et médicaux à prendre en compte. Tatjana Elias, à la Ville de Lausanne depuis 25 ans, apporte un regard expérimenté sur l’évolution du métier.

Des missions au croisement de l’humain et de l’emploi

Une Conseillère en insertion avec son candidat
Tatjana Elias, Conseillère en insertion

« La personne doit d’abord se sentir accueillie et comprendre que nous sommes là pour l’accompagner dans son parcours, qu’elle n’est pas toute seule. »

Tatjana Elias

Comment décririez-vous la mission d’Emploi Lausanne ?

Elsa Bridel : Emploi Lausanne soutient des personnes en recherche d’emploi, parfois éloignées de l’activité professionnelle, à travers des programmes structurés, proches de la réalité du monde de l’entreprise. L’idée est de leur offrir un cadre tangible, des activités réelles et des occasions de se remettre en mouvement. Cela suppose aussi une certaine exigence : de l’assiduité, un rendu de qualité dans les tâches confiées, et un tempo de progression qu’on ajuste ensemble selon les capacités de chacun.

Concrètement, que recouvre la notion de « personne éloignée de l’emploi » ?

Tatjana Elias : Les causes varient beaucoup selon les personnes : une longue période sans emploi, parfois deux ou trois ans, un manque de formation, des problèmes de santé, un contexte familial complexe ou une maîtrise insuffisante du français. Mesurer cet éloignement n’est pas une science exacte, il s’agit toujours de partir de la situation réelle et concrète de la personne, par exemple une mère qui ne peut pas chercher un emploi tant qu’elle n’a pas de solution de garde pour ses enfants. Ce sont des freins réels et concrets.

À qui s’adressent les mesures disponibles à Emploi Lausanne ?

Joana Batouxas : Nous recevons des personnes orientées par l’assurance-chômage, les centres sociaux régionaux (CSR), l’assurance-invalidité (AI) ou des dispositifs d’intégration. Les profils sont très variés : jeunes à la recherche d’un apprentissage, adultes en transition ou personnes en reconversion.

Quelles sont les valeurs qui guident votre travail au quotidien ?

Elsa Bridel : Je pense d’abord à l’empathie, à la bienveillance, à l’entraide et à la solidarité, mais surtout à beaucoup de pragmatisme. On travaille pour la collectivité publique, donc pour les autres, si on n’est pas tourné vers l’humain dans une logique de solidarité, ça ne fonctionne pas. Le pragmatisme, lui, vient du fait qu’on cherche des solutions concrètes. Notre objectif reste un retour sur le marché de l’emploi, donc il faut des moyens concrets pour y arriver.
Joana Batouxas : Je préfère mettre la personne en « posture de compétence ». Lui montrer qu’elle est elle-même maître de sa situation, qu’elle a le pouvoir de réussir indépendamment de ce que je peux faire ou non. Ça crée une dynamique plus active et complémentaire à l’empathie.
Tatjana Elias : De mon côté, j’ajouterais le pragmatisme et la lucidité. Notre rôle n’est pas de créer de faux espoirs, mais de chercher le point de rencontre entre les aspirations de la personne, ses compétences et les réalités des employeurs.

Qu’est-ce qui vous a attirée vers ce métier, et comment le décririez-vous ?

Elsa Bridel : J’aime créer des mises en relation, faire le lien entre les participants et les entreprises, provoquer des rencontres, ouvrir des opportunités. Dans la pratique, j’aide des personnes qui reprennent pied dans la vie professionnelle à mobiliser leurs propres ressources. De mon côté, j’apporte mon expertise, ma connaissance des besoins du marché du travail et mon réseau. In ne s’agit pas de fonctionner comme une agence de placement, mais de chercher le bon environnement pour la bonne personne, au bon moment.

Est-ce qu’il y a une phrase ou une image qui résume ce que vous faites chaque jour ?

Joana Batouxas : L’image du couteau suisse me parle bien. Ce métier demande de mobiliser plusieurs compétences, de changer d’angle rapidement et de répondre à des besoins très différents.
Tatjana Elias : Je choisirais l’image du pont ou du trait d’union, un lien entre une personne et un employeur, entre une histoire individuelle et le monde du travail.

Derrière chaque parcours, un suivi personnalisé

À quoi ressemble votre quotidien ?

Joana Batouxas : J’aime commencer tôt pour poser les priorités administratives. Puis la journée se déplace sur le terrain : rencontres, imprévus, échanges avec les partenaires et dossiers à actualiser avec l’équipe. Rien n’est vraiment figé.
Elsa Bridel : Aucune journée ne se ressemble ! En dehors de mes rendez-vous d’accompagnement, je suis souvent à l’extérieur, dans les entreprises, pour parler de notre mission et créer des partenariats. Quand un participant est prêt pour un stage ou un poste, je cherche la bonne porte à ouvrir.

Comment se déroule le premier contact avec un nouveau participant ?

Tatjana Elias : La personne doit d’abord se sentir accueillie et comprendre que nous sommes là pour l’accompagner dans son parcours, qu’elle n’est pas toute seule. Je cherche à découvrir son histoire, ses aspirations et ses difficultés, sans être intrusive. La confiance se construit progressivement.

Vous accompagnez des profils très différents. Qu’est-ce que cela exige de vous?

Tatjana Elias : Cela demande une grande souplesse, mais aussi beaucoup de rigueur. Dans une même journée, je peux rencontrer une personne qui prépare une certification en informatique, une personne migrante avec un vécu compliqué, ou une personne en réorientation professionnelle.Les objectifs ne sont jamais les mêmes, et les démarches doivent rester précises.
Elsa Bridel : Ça implique surtout beaucoup d’empathie et d’écoute, parce qu’on n’a pas la même approche selon la personne en face de nous, quelqu’un qui n’a jamais travaillé en Suisse et cherche une première expérience, ou quelqu’un de bardé de diplômes qui n’a pas eu l’occasion de travailler depuis plusieurs années. On fait du sur mesure : chaque accompagnement est ultra personnalisé.

Quelles sont, selon vous, les qualités pour exercer ce métier ?

Joana Batouxas : Il faut analyser des parcours parfois chargés, faire émerger des leviers utiles et garder une approche humaine. Patience, créativité, humour et connaissance du tissu professionnel sont essentiels. Mes visites en entreprise m’aident aussi à rester au plus près des réalités du recrutement.
Elsa Bridel : Il faut aussi assurer une veille permanente sur les métiers et les tendances du recrutement. Les secteurs évoluent vite. Certains recrutent, d’autres se transforment avec le numérique ou l’intelligence artificielle. L’écoute compte, mais le pragmatisme aussi.

Gros plan sur les mains de 2 personnes discutant d'un dossier

« Chaque personne est un peu comme un livre, et nous, on accompagne cette personne sur certains chapitres. »

Tatjana Elias

Comment trouvez-vous l’équilibre entre un soutien émotionnel et un accompagnement professionnel ?

Elsa Bridel : Tout dépend de ce que la personne traverse. Nous ne sommes pas psychologues, mais retrouver un travail suppose parfois de regarder ce qui bloque autour. Une participante sans solution de logement stable n’était pas disponible pour ses démarches ; une fois ce frein levé, tout a pu repartir.
Tatjana Elias : Sur le moment, j’écoute vraiment et je suis touchée. Mais je dois ensuite garder une forme de distance émotionnelle, parce que ce n’est pas moi qui ai vécu ce que la personne me raconte. Cette distance me permet de revenir vers du concret : chercher un stage, organiser une rencontre avec un employeur : c’est ce qui, au final, aide la personne à avancer.

Y a-t-il des moments particulièrement délicats à gérer, et comment les abordez-vous ?

Joana Batouxas : Les cas sensibles sont fréquents : démobilisation, contraintes familiales, santé ou discriminations à l’embauche. Dans ces situations, je pense qu’il faut toujours verbaliser les choses, mais en y mettant beaucoup de sensibilité dans la façon de le dire. Rester à ma juste place, en lien avec les professionnels concernés, reste aussi essentiel.

Est-ce qu’un parcours vous a particulièrement marquée ou touchée ?

Joana Batouxas : Deux parcours me viennent en tête. Une mère de sept enfants, seule à les élever, est parvenue à trouver des solutions de garde et à aider ses enfants à gagner en autonomie, jusqu’à pouvoir reprendre une activité. Un homme très compétent restait freiné par l’absence de permis de conduire. En identifiant ce levier, de nouvelles perspectives se sont ouvertes.
Elsa Bridel : Je pense à une participante arrivée avec plusieurs freins importants, notamment le logement. En travaillant avec le réseau, nous avons pu stabiliser son quotidien, puis l’orienter vers un stage. L’entreprise l’a finalement engagée, et elle y travaille encore aujourd’hui. Pour moi, c’est une insertion réussie.

Qu’est-ce qui vous donne de l’énergie dans ce travail ?

Tatjana Elias : Voir une personne retrouver confiance et comprendre qu’elle a une place à prendre. Je pense à une participante qui, après une période familiale très difficile, a obtenu un poste et m’a écrit qu’elle était « comme un poisson dans l’eau ». C’est pour ces moments-là que je fais ce métier.
Joana Batouxas : Les rencontres, et les petits basculements. Voir une personne se redresser, parler à nouveau de ses compétences ou franchir une étape décisive après un long chemin, c’est ce qui me donne de l’énergie.

Des ateliers aux entreprises : ouvrir le champ des possibles

Deux femmes se serrent la main
Elsa Bridel (à gauche), conseillère en insertion et spécialiste du placement, accueille une entreprise partenaire (à droite).

« Certains profils, notamment les seniors ou les personnes en transition, restent difficiles à replacer. Pour leur donner une vraie chance, il faut aussi des engagements plus forts de la part des employeurs. »

Elsa Bridel

Quelles sont les ressources, formations ou ateliers qui, selon vous, font la différence pour les participants à Emploi Lausanne ?

Elsa Bridel : Je vois trois axes forts : le coaching, la formation et le travail en atelier. Les participants peuvent expérimenter un quotidien professionnel, que ce soit en restauration, en audiovisuel, en graphisme, en administration ou dans le digital. Ce cadre rend le projet plus tangible et plus proche des attentes des employeurs.
Joana Batouxas : Les cours de français sont aussi précieux. Grâce à une évaluation diagnostique, ils ciblent rapidement des besoins très pratiques. Les programmes internes, les locaux et les équipements permettent ensuite de construire des réponses efficaces et réalistes.

Qu’est-ce que vous espérez voir se développer à l’avenir ?

Elsa Bridel : J’aimerais que les liens avec les entreprises et le tissu économique local se renforcent encore. Certains profils, notamment les seniors ou les personnes en transition, restent difficiles à replacer. Pour leur donner une vraie chance, il faut aussi des engagements plus forts de la part des employeurs.
Tatjana Elias : J’aimerais aussi davantage de respect mutuel et de responsabilité partagée entre employeurs et employé·e·s. J’ai par exemple déjà vu un participant engagé après un stage réussi comme plongeur en restaurant, sans aucun souci relevé côté français durant le stage, mais dont le salaire a ensuite été réduit de 25 % pendant six mois, l’entreprise invoquant un niveau de français jugé insuffisant. C’est ce genre de situation que j’aimerais voir évoluer.

Gros plan sur la brochure emploi lausanne tenue par une femme

Que diriez-vous à une personne qui arrive chez Emploi Lausanne demain matin ?

Tatjana Elias : Je lui demanderais d’abord ce qu’elle aimerait changer dans sa vie. Emploi Lausanne est une boîte à outils. La personne reste libre de se saisir de ce qui peut lui être utile, que ce soit pour clarifier son projet, développer des compétences, reprendre confiance ou rencontrer des employeurs.
Joana Batouxas : Je commencerais par lui souhaiter la bienvenue. Puis je lui dirais : « Je ne vais rien faire à votre place. » Cela peut surprendre, mais cette phrase résume ma vision du métier : être présente, soutenir, ouvrir des pistes, tout en laissant la personne reprendre la main sur son avenir. C’est aussi ça la mission d’Emploi Lausanne, aider les gens à s’aider eux-mêmes.


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Programme

Emploi Lausanne

Crédits

Ivana Mikulic

Jessica Gashi

Alejandro Toro Menadas


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