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Par Lucie Piron
On connait tous des stéréotypes. Par exemple, on imagine que les informaticiens passent leurs journées les yeux rivés sur un écran, à jouer ou à coder dans son coin. Chez IT4NET, ce cliché ne résiste pas longtemps. Derrière les murs de ce programme d’Emploi Lausanne, on installe des serveurs, on reconditionne des ordinateurs pour leur offrir une seconde vie, on apprend à travailler en équipe et, surtout, on retrouve confiance en soi. Pour comprendre ce que cette mesure apporte concrètement, nous avons suivi le parcours de Gregory Poget, participant, complété par le regard de Stéphane Mottier, encadrant informatique qui gère les activités des deux volets du programme : IT4NET et Restart.
Gregory Poget, participant IT4NET : Du support à l’UEFA aux missions de migration
Informaticien de formation, Gregory Poget a obtenu son CFC à l’École technique des métiers de Lausanne (ETML). Durant cet apprentissage, il effectue une première année à Syselcom, entreprise de services informatiques, où il découvre le support et la virtualisation, des domaines pour lesquels il reconnaît volontiers n’avoir eu, au départ, « pas un énorme intérêt ». Cette première expérience en appelle d’autres : missions de support, notamment pour l’UEFA à Nyon, qui le mène finalement à Budapest en 2020 pour installer des machines et assurer le support technique pendant le tournoi, une expérience qui le sort de sa zone de confort et lui permet, au passage, de pratiquer l’anglais.
Suivent plusieurs missions courtes, souvent liées à des migrations informatiques : le passage de Windows 10 à Windows 11 pour l’Association vaudoise d’aide et de soins à domicile, la migration complète du service informatique de l’ETML (près de 400 postes réceptionnés, stockés et installés dans tous les bâtiments de l’école), puis l’équipement d’une nouvelle école encore en chantier.

Arriver sans trop savoir à quoi s’attendre
C’est au sortir de ces missions, inscrit au chômage, que la mesure IT4NET lui est proposée, pas vraiment un choix au départ. Gregory imaginait « vraiment le truc entreprise » ; la réalité s’avère différente, faite d’apprentissage, d’encadrement et de projets. Les premiers jours sont marqués par une certaine appréhension, faute de bien savoir à quoi s’attendre ; son objectif initial tient en une phrase : garder un bon rythme et remettre ses connaissances à jour. Réservé de nature, il reconnaît avoir d’abord été « plutôt dans son coin », avant de commencer, au fil des jours, à échanger et collaborer avec les autres participants.
Entre recherche d’emploi et grand projet technique
Le quotidien de Gregory s’articule autour de deux priorités : retrouver un emploi et progresser techniquement. Une partie de ses journées est consacrée aux offres d’emploi et aux candidatures spontanées, à quoi s’ajoute une veille régulière sur l’actualité informatique. Le reste du temps est occupé par des projets, généralement proposés par les encadrants avec un objectif précis, complétés par des tâches plus ponctuelles de dépannage ou d’entraide entre participants.
Le fil rouge de ses six premiers mois est un projet mené sur la durée : la construction complète d’une infrastructure virtuelle, destinée à apprendre à installer et configurer l’ensemble des services de Windows Server. Il y bâtit une architecture à deux serveurs pensée pour la redondance (si l’un tombe en panne, l’autre prend automatiquement le relais), complétée par des machines virtuelles clientes simulant un usage normal. Au fil du projet, plusieurs briques sont venues s’ajouter : un pare-feu, pour gérer le trafic réseau et déclencher des alertes en cas d’afflux suspect de données, puis, plus récemment, l’outil de sauvegarde VEEAM, qui permet soit de créer une image complète d’une machine virtuelle redéployable telle quelle, soit d’en sauvegarder seulement les données et la configuration à un instant donné, un « instantané » permettant de revenir en arrière en cas de besoin. Un projet qui, selon ses mots, « permet de pratiquer la virtualisation et de pouvoir reproduire ça facilement en entreprise ».
Cette montée en compétences n’est pas sans obstacles. Gregory cite notamment le décalage entre les supports de formation, parfois conçus pour d’anciennes versions de Windows Server, et les versions plus récentes sur lesquelles il travaille directement, un écart qui l’oblige à chercher, comprendre pourquoi une méthode ne fonctionne plus, et en trouver une autre. Une leçon qu’il retient au-delà de la technique : les entreprises n’ont pas toujours les systèmes les plus récents, il faut savoir s’adapter.
Autodidacte, entre forums, documentation et intelligence artificielle
Gregory a découvert l’informatique via OpenClassrooms (anciennement le Site du Zéro), une plateforme mêlant leçons, exercices et surtout un forum où toute une communauté répond aux questions techniques. Il utilise aussi StackOverflow et consulte directement la documentation officielle de Microsoft en cas de besoin. Nouveauté depuis son arrivée à IT4NET : l’intelligence artificielle, qu’il n’utilisait pas auparavant. Elle change sa façon de faire des recherches, l’aide à déboguer, voire à tester une configuration, « assez puissant », résume-t-il.
Certains projets se montent à plusieurs, sans chef désigné. Gregory raconte l’installation, en équipe de trois, d’un outil de gestion serveur avancé (iLO) jamais manipulé auparavant, autour d’un unique clavier et d’une unique souris : on discute, on cherche ensemble comment le configurer, on teste. Une personne finit par prendre en charge certains réglages précis, mais l’essentiel, selon lui, tient dans la méthode, apprendre ensemble, par tests et erreurs.

Ce qu’IT4NET change, au-delà de la technique
Interrogé sur ce que la mesure lui a apporté au-delà des compétences techniques, Gregory répond sans hésiter : la confiance en soi, nourrie par la collaboration et le travail d’équipe, dans un atelier où le renouvellement constant des participants oblige à sans cesse connaître et former de nouvelles personnes. L’autonomie, il l’avait déjà, mais la considère renforcée ; la rigueur, elle, prend un sens concret dès lors que ses projets seront repris par d’autres participants après son départ, d’où l’importance qu’il accorde à sa documentation, pensée comme un véritable portfolio transmissible.
« Au début, j’étais un peu dans le mode ‘il faut que j’installe ça vite’. Et puis j’ai vite compris que ça ne servait à rien, qu’il fallait prendre le temps, discuter, apprendre à connaître les autres. Ça évite de se sentir isolé, ce qui peut arriver pendant une période de chômage. »
Sa progression, Gregory la met aussi au service des autres : il évoque sa collaboration avec une autre participante IT4Net particulièrement curieuse, qui souhaite s’orienter vers l’informatique et l’a beaucoup questionné sur le matériel, le réseau et le cloud Azure, domaine sur lequel il est lui-même certifié, aux côtés de certifications ITIL et Microsoft 365. Transmettre, dit-il, c’est aussi une façon de rafraîchir ses propres connaissances.
Regard sur l’avenir
Pour la suite, Gregory se voit continuer dans le support, comme technicien ou comme administrateur serveur. Aucun secteur d’activité ne le retient particulièrement : lui qui n’a jamais été intéressé par le football a pourtant travaillé pour l’UEFA. Ce qui l’attirerait davantage, ce sont des environnements tournés vers l’innovation, comme l’EPFL. Sur l’avenir du métier, sa position est nuancée mais confiante : « L’informatique n’est pas morte du tout. Je vois plutôt l’intelligence artificielle comme un outil, pas comme quelque chose qui va faire le travail à notre place. Certains métiers vont peut-être disparaître, mais ça va en créer d’autres. Ce sera juste de l’adaptation. »
Stéphane Mottier, encadrant informatique IT4NET : de la Poste aux salles serveurs
Avant de devenir encadrant informatique chez Emploi Lausanne, Stéphane Mottier a mené une première carrière à la Poste (facteur, livreur de colis, déchargement de trains sur les quais) pendant huit ans. Recruté ensuite pour gérer le stock et les livraisons d’une société d’informatique, il y voit un nouveau défi, avec des horaires de bureau plus réguliers : ses débuts dans l’informatique remontent à 1998. C’est le début d’une ascension progressive : installation et dépannage de matériel, puis les gros systèmes, pour des entreprises travaillant avec du matériel IBM puis Compaq. Il enchaîne ensuite douze ans comme techncien externe placé dans différentes sociétés, un groupe d’hôpitaux, des EMS, mais aussi des maisons prestigieuses comme Chanel, Longinesou des cabinets d’avocats, au contact aussi bien d’ouvriers que de médecins, de professeurs ou d’avocats. Un fil rouge traverse ce parcours : dans chacune de ces entreprises, on lui confie régulièrement des stagiaires, un signe qui, avec le recul, le conduit vers la formation. Il rejoint Emploi Lausanne en 2012.
« J’ai toujours eu ce côté : c’est l’humain d’abord qui m’intéresse, avant la machine. Le côté formateur, j’aime beaucoup enseigner, donner des conseils. J’ai le sentiment d’être utile. »
Ses valeurs, il les résume en quelques mots : la rencontre, la différence, l’échange, le partage, un côté qu’il compare, en souriant, à celui d’un concierge sur lequel on peut compter, donnant sans attendre de retour.

IT4NET et Restart, deux dispositifs, une même unité
IT4NET couvre le support informatique classique (dépannage, mises à jour, entretien, gestion des demandes helpdesk), pendant que Restart s’occupe de donner une seconde vie aux ordinateurs de seconde main, notamment ceux dont se sépare la Ville de Lausanne lors d’un renouvellement de parc, plutôt que de les envoyer à la déchetterie (le processus complet est détaillé plus loin). Les participants se répartissent entre deux profils complémentaires : technicien réseau, plutôt orienté gestion du réseau et des serveurs, et technicien système, davantage tourné vers le helpdesk et le reconditionnement Restart, une répartition qui reste flexible, ajustée selon les souhaits, les objectifs et les capacités de chacun.
L’accompagnement démarre dès l’accueil, avec un entretien individuel d’une heure à une heure et demi pour cerner la situation de la personne, ses attentes, et ce que le programme peut concrètement lui apporter. L’encadrement s’ajuste ensuite au fil de la mesure : conseils, support, autonomie encouragée, bonne supervision des projets. Un soutien concret complète ce suivi : IT4NET peut subventionner le passage d’un examen de certification, un examen d’un produit Microsoft ou Cisco plutôt qu’un brevet fédéral, mais un signal fort pour un futur employeur, preuve que la personne s’est activement formée sur une technologie actuelle.
Le réseau expliqué simplement
Pour les participants ayant déjà un CFC, la théorie réseau est en général acquise, mais le programme scolaire ne s’attarde pas longtemps sur chaque sujet. IT4NET va plus loin dans la pratique : selon le niveau annoncé, l’encadrant montre ou demande à la personne de démontrer elle-même, avant d’échanger et de corriger si besoin. Un projet concret typique : installer un serveur de gestion des utilisateurs avec Active Directory, incluant la gestion des comptes et une partie de la sécurité réseau. Pour vulgariser la notion même de réseau, Stéphane recourt à une image simple : « Imaginez un cercle, avec des ordinateurs tous connectés à l’intérieur : ça, c’est un réseau. Chaque machine a une adresse, comme chaque personne a une adresse postale. » Les compétences réseau touchent aussi bien à la question des adresses qu’à celle des données et fichiers accessibles à tel ou tel groupe de personnes au sein d’un même réseau. Un exemple concret cité par Stéphane : Essan Ohin, son collègue ingénieur réseau, a récemment retravaillé le réseau d’une salle pour restreindre l’accès à certains documents à un groupe précis de participants.
Restart, de la benne à la seconde vie
Le processus démarre par la prise de contact avec des donateurs (services informatiques de la Ville de Lausanne, associations, écoles comme l’École de la Source) qui souhaitent se séparer de matériel en fin de vie pour eux. Une fois récupéré, le matériel est testé et évalué ; certains appareils très anciens sont mis de côté, parfois démantelés pour récupérer des pièces utiles à d’autres machines. L’étape la plus sensible reste l’effacement des données que nous faisons à l’aide d’un outil qui s’appelle ShredOS : chaque disque dur, qu’il soit conservé ou non, est soumis à un formatage bas niveau de type militaire, bien plus rigoureux qu’un simple formatage Windows, garantissant aux donateurs qu’aucune donnée ne pourra être récupérée. Les appareils sont ensuite nettoyés, réinstallés avec un système d’exploitation et des logiciels libres et sans licence (OnlyOffice en remplacement de la suite Office, VLC comme lecteur multimédia, Sumatra PDF pour les documents), de quoi couvrir l’essentiel d’un usage courant.

Une réinsertion qui inspire, un défi technique qui marque
Parmi les parcours de réinsertion réussis, Stéphane retient celui d’un ancien vendeur de matériel informatique, licencié, qui connaissait parfaitement les produits qu’il vendait mais pas le helpdesk ni la mise en réseau. Arrivé à IT4NET, il s’engage immédiatement dans les cours et finit par décrocher un poste de support informatique chez Nespresso. « Il était très heureux de son passage ici et m’a chaleureusement remercié, se souvient Stéphane. Ce qui lui manquait, c’était un socle de compétences techniques qu’il n’avait pas eu le temps d’acquérir, étant vendeur, avec une vie de famille en parallèle. Ici, il a pu faire ce pas. »
Autre projet marquant, plus technique celui-ci : le déploiement d’une nouvelle image pour l’ensemble du parc informatique, dans le cadre du passage à Windows 11, avec une quarantaine d’applications à réintégrer. Contrainte budgétaire oblige, l’équipe s’appuie sur un outil de déploiement gratuit plutôt que sur une solution payante, un outil que Microsoft ne met toutefois plus à jour, truffé de bugs non corrigés. Après plusieurs tentatives infructueuses, un participant discret et réservé mais avec un très grand bagage informatique propose de s’en charger seul et parvient à livrer un produit stable, toujours utilisé aujourd’hui pour les migrations de l’équipe.
Les ordinateurs prêts sont ensuite redistribués selon les commandes en cours. L’Établissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM) en reçoit à lui seul environ 200 par année, le plus gros chantier régulier piloté par Stéphane depuis qu’il est arrivé à Restart. Le programme a également fourni du matériel à des associations et projets en Bulgarie, en Équateur, au Togo et en Grèce, destinés à des écoles et des hôpitaux. Les décisions se prennent au cas par cas, à mesure que les demandes arrivent ; les envois à l’étranger nécessitent souvent des garanties et documents officiels, ce qui peut allonger les délais. Aucune revente n’est pratiquée : en tant qu’institution publique, IT4NET ne peut entrer en concurrence déloyale avec le marché privé.
La qualité de chaque machine réhabilitée repose sur une check-list stricte, appuyée sur des outils de diagnostic : son, webcam et carte graphique testés pour les ordinateurs portables, batterie systématiquement vérifiée. Beaucoup de laptops reçus ont une batterie en fin de vie, voire morte, ces appareils sont mis de côté en attendant une batterie de remplacement, ou écartés s’ils sont trop obsolètes. Au total, entre 300 et 400 appareils sont traités et redistribués chaque année, en priorité vers des associations comme l’EVAM et le CSIR.

L’intelligence artificielle change la donne, pas les fondamentaux
Pour Stéphane, l’intelligence artificielle constitue le plus gros changement récent dans le métier, désormais utilisée quotidiennement par tout le monde. Mais cette facilité d’accès l’inquiète aussi un peu du point de vue de l’apprentissage : n’importe qui peut aujourd’hui demander à une IA d’installer certains produits et y arriver seul, ce qui rend d’autant plus nécessaire la maîtrise des bases, sans elles, même les avertissements de l’IA ou des outils de cybersécurité ne suffisent pas à repérer certaines subtilités. L’IA reste selon lui un outil précieux pour structurer les idées et gagner du temps, à condition de garder la pratique et le sens critique.
La lettre qui a tout changé
Le parcours qui a le plus marqué Stéphane est celui d’un ancien professeur d’informatique, habitué à enseigner sur Macintosh et PC, arrivé à IT4NET avec des connaissances pratiques finalement assez limitées. Discret, il progresse sur les bases du métier de technicien système. À la fin de sa mesure, il envoie à Stéphane une lettre de remerciement, saluant sa méthode d’enseignement.
« Pour un professeur, dire ça, c’est rare, et ça m’a beaucoup touché, d’autant que je ne m’y attendais pas du tout, j’ai reçu la lettre après son départ. » Stéphane Mottier
Après quatorze ans passées à Emploi Lausanne, Stéphane dit conserver le même plaisir à exercer son métier et à rencontrer de nouvelles personnes. Son conseil à qui commence une mesure aujourd’hui tient en une philosophie simple : « On est là pour leur tendre la main, les accompagner au quotidien, sans porter un jugement. Ce sont des valeurs que j’applique tous les jours. »
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Crédits
Ivana Mikulic
Jessica Gashi
Alejandro Toro Menadas


